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Gratuité des soins, 850 millions Fcfa d’achats de médicaments, rechute des patients, les malades de la sous-région…« L’éradication de la tuberculose pour l’heure est impossible », a déclaré Dr Jacquemin Kouakou

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Dr Jacquemin Kouakou, Directeur coordonnateur du PNLT/Ph Credo

Dr Jacquemin Kouakou, Directeur coordonnateur du Programme national de lutte contre la tuberculose (PNLT), explique la recrudescence de cette maladie, qu’est la tuberculose, et qui atteint des milliers de personnes estimées à 20.600 en 2025 en Côte d’Ivoire. Alors que des efforts considérables sont faits par le gouvernement ivoirien pour éradiquer cette maladie, d’ici 2030, en dépit de la gratuité des médicaments et examens effectués dans les Centres antituberculeux (CAT) de Côte d’Ivoire.

 

Quel est l’état des lieux de la tuberculose en Côte d’Ivoire ?

La tuberculose constitue un problème de santé publique en Côte d’Ivoire bien que les actions du gouvernement aient permis de faire baisser de façon substantielle les incidences, qui sont retombées actuellement à moins de 100 cas pour 100 mille habitants ; ce qui place la Côte d’Ivoire parmi les pays à incidence modérée. La tuberculose n’est pas facile. Nous continuions de travailler pour faire baisser cette incidence, à l’orée 2030 pour que nous tombions dans le groupe de pays à incidence faible de tuberculose, c’est-à-dire moins de 54% des habitants.

Le district sanitaire de Koumassi et Port Bouêt a eu 1.021 cas contaminés de la tuberculose en 2025. Que vous inspire ce chiffre ?

Effectivement, la ville d’Abidjan constitue à elle seule 40% du poids de la tuberculose dans le pays

Au niveau national, nous sommes à plus de 20.600 personnes atteintes de la tuberculose. Si les communes de Koumassi et Port-Bouet atteignent 1000, cela signifie que c’est une zone à prendre au sérieux dans le renforcement de la lutte. Effectivement, la ville d’Abidjan constitue à elle seule 40% du poids de la tuberculose dans le pays. Donc cela ne nous étonne guère que la commune de Koumassi et Port-Bouêt soit à ce niveau-là.

En 2025, quelle est l’estimation des personnes contaminées par la tuberculose ?

L’estimation est faite par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Nous détectons les cas. L’OMS estime qu’en 2025, il devrait avoir autour de 32.000 cas de personnes atteintes de la tuberculose en Côte d’Ivoire. C’est dire qu’il y a un gap de 11.000 cas que nous n’arrivons pas à toucher. C’est ce que nous appelons « les cas manquants ».

C’est sur cet axe que nous accentuions toutes nos actions actuellement. Si cela existe réellement, il faut capter, les trouver, les traiter pour qu’ils évitent de transmettre la maladie au sein de la population. Toutes les stratégies menées actuellement consiste à détecter ces patients. Nous avons réalisé des études, qui montrent que l’essentiel de ces malades se trouvent dans la communauté et ne fréquentent pas les structures de prises en charge de la tuberculose ; nous n’arrivions pas à les atteindre.

Nous pensons qu’il faut fouiller partout. Ainsi, l’implication de toutes les cellules de prises en charge voire de toute maladie en Côte d’Ivoire. La lutte contre la tuberculose, il y des centres dédiés que nous appelons les Centres antituberculeux (CAT) et les Services de diagnostics de traitements ; mais aussi mener des actions vers les autres structures de santé, qui ne prennent pas en charge la maladie.

Les centres de santé, où il n’y a pas de diagnostics in situ, les services de santé privé voire les officines privées, il faut arriver à capter tous ceux-là, réalisés des examens de radio, de crachat pour les détecter.

Nous allons même au-delà des structures de santé, dans la communauté de dépistage actif. Dans les quartiers dits précaires, nous faisons la sensibilisation, des recueils de crachats pour essayer de détecter tous ceux qui sont dans des maisons, qui ne sortent pas, ne vont pas l’hôpital, mais qui toussent et contaminent des gens. Voilà ce que nous faisons pour réduire les 11.000 cas manquants, qui sont estimés par l’OMS.

Pour Dr Kouakou, chaque année, l’Etat ivoirien et ses partenaires déboursent 850 millions de Fcfa pour l’achat des médicaments/Ph Credo

Cette maladie qui est la tuberculose existe depuis de longues années en Côte d’Ivoire, mais aujourd’hui, l’on remarque qu’il y a une gratuité de médicaments et examens à l’endroit des patients. Cette politique de gratuite remonte à quand exactement ?

 La tuberculose existe en Côte d’Ivoire et dans le monde entier depuis des siècles. C’est une maladie, qui est très liée à l’homme. Par le passé, on pensait que l’homme ne peut exister sans la tuberculose. En 1882, un chercheur a pu isoler le germe, qui donne la maladie. C’est ainsi que nous avons su que cette maladie était transmise par un germe, et des recherches effectuées et des médicaments disponibles pour traiter la maladie.

le 1er décret institué par le président Félix Houphouët-Boigny avait désigné la tuberculose comme une maladie à déclaration obligatoire et à traitement gratuit

Pour cela, le gouvernement ivoirien, très tôt, dans les années 1960, avec le 1er décret institué par le président Félix Houphouët-Boigny avait désigné la tuberculose comme une maladie à déclaration obligatoire et à traitement gratuit. Après celui-ci, il y a eu un autre décret de 1995, qui a instauré le coût des prestations de santé dans plusieurs services, et ce décret a réaffirmé la gratuité des soins en matière de tuberculose.

Malgré tout, nous avons eu les financements des partenaires, dont le Fonds mondial a exigé que notre gouvernement ratifie la gratuité. Il y a une note circulaire du ministère stipulant que ce qui est en lien avec la tuberculose, le diagnostic, la prise en charge, les médicaments se fassent dans la totale gratuité.

Comme vous le constatez, tout est gratuit. Malheureusement, il y a des gens, qui toussent et restent à la maison. Nous menons des combats contre la stigmatisation. Cette maladie est fortement stigmatisée, et nous essayons de lutter contre pour que les gens n’aient pas honte, ne soient pas gênés quand ils toussent, au moins quand ils sont détectés tuberculeux, c’est une maladie, qui se guérit.

Nous avons rencontré certains patients au Centre antituberculeux (CAT) de Koumassi, qui ont exprimé des difficultés financières. Lesquelles sont une des raisons qui font qu’ils ne peuvent pas suivre correctement le traitement de la tuberculose…Si bien qu’ils rechutent dans le traitement. Qu’est ce qui est prévu par votre Programme pour ces personnes qui rechutent dans le traitement ?

Difficulté financière, je ne sais pas trop. Sinon, il y a des coûts qui sont le transport du patient. Quand vous êtes détecté tuberculeux, il faut suivre le traitement et s’assurer que le malade est guéri. Il y a des rendez-vous obligatoires pour contrôler l’état d’avancement du traitement. Est-ce qu’il y a une négativation des crachats ? S’il n’y a plus de microbes dans les crachats…

Quand il commence à prendre les médicaments, il retrouve l’appétit. Il faut qu’il mange à sa faim. Là aussi, il y a des dispositions pour les formes graves, où l’Etat intervient pour les aider à manger et à payer leur transport. Par contre, les formes simples de la tuberculose, où le malade n’est pas encore grabataire, dispose de la force, il se déplace lui-même et il vient pour ses soins.

Certains n’arrivent pas à s’acheter un bol de riz pour suivre correctement le traitement

Avant qu’ils ne tombent malade, ils étaient dans ces conditions. C’est une maladie qui est liée à l’immunité. Il faut que vous essayez des moyens de défense suffisamment efficaces pour résister à la maladie. Dans notre pays, la maladie est tellement répandue que beaucoup dans la population sont infectés, mais ils ne développent pas la maladie. Mais, dès lors que votre immunité diminue, le microbe qui est dans votre corps peut se multiplier, et peut, évidemment vous transmettre la maladie.

Les cas les plus nombreux sont des formes pharmaco-sensibles…

Nous sommes en étude avec les Filets sociaux, le Programme de nutrition pour nous accorder les moyens nécessaires et distribués aussi à ceux qui sont ambulatoires. Ceux qu’on appelle les « tuberculeux pharmaco-résistantes (TBPR) » bénéficient chaque mois d’une dotation de riz et d’huile pour les aider à surmonter ces problèmes. Les cas les plus nombreux sont des formes pharmaco-sensibles facile à traiter et, qui sont dans la communauté, ne bénéficient pas de ce soutien.

Nous avons interrogé un des patients souffrant d’« une tuberculose multirésistante (TBMR), » qui affirme qu’il a son maigre salaire pour survivre…Il est obligé de quémander pour s’acheter du riz et autres. Vous parlez à l’instant des filets sociaux, à quand cette initiative salutaire pour les aider dans cette situation ?

Un TBMR dans le Centre antituberculeux de Koumassi ? En principe, il doit bénéficier d’un soutien nutritionnel parce que nous avons du riz dans notre entrepôt du PNLT, que les médecins viennent prendre tous les mois pour leurs malades. S’il n’a reçu du riz, il doit avoir un problème particulier. Je peux certifier qu’à tout moment, les gens viennent récupérer de la nourriture pour les malades.

Chaque trimestre, les CAT reçoivent une quantité de médicaments destinés aux malades. Est-ce possible d’avoir une idée de ces médicaments au niveau national ?

La quantité, je ne puis vous dire la quantité de médicaments que reçoit chaque CAT. Cela dépend de la taille des malades par centre. Sinon, chaque trimestre, nous faisons notre commande à la Nouvelle pharmacie de la santé publique de Côte d’Ivoire (NPSP-CI), qui, leur livre. Je suis au niveau central, j’ignore les quantités exactes que chaque structure reçoit. Ils font leurs commandes par voie électronique à la NPSP-CI, et il livre directement aux structures. Mais, j’affirme que chaque année, le gouvernement ivoirien débourse autour de 850 millions de F Cfa pour l’achat des médicaments et ses partenaires.

Il y a des malades tuberculeux, qui des années après, rechutent. Qu’est ce qui est fait pour ces « cas de rechutes » ?

Oui, ce sont des malades qui rechutent. Cela peut être lié à 2 choses. La rechute peut être liée au fait que le malade, qui était guéri, a émergé encore quelques germes, qui n’avaient pas été détruits, parce que le malade n’a pas pris son médicament de façon correcte. Il peut faire les 6 mois, sans avoir dans son crachat, mais, d’autres peuvent rester dans les cellules et se réveiller après.

Dr Jacquemin Kouakou « nous ne pouvons pas éradiquer la tuberculose, mais la contrôler »

Le malade peut être guéri, la tuberculose n’est pas une maladie immunisante de sorte qu’une fois vous avez eue, vous ne pouvez l’avoir. Vous pouvez avoir la tuberculose plusieurs fois. Si vous l’avez eu une fois, et que vous êtes guéri, vous repartez dans votre communauté. Votre voisin tousse, et vous respirez une grande quantité, vous pouvez retomber malade.

Quand nous avons de tels cas, la première chose est de voir : Est-ce que cette maladie comportait en son sein des germes résistants ? Le problème de la tuberculose quand vous avez un foyer de microbes, il peut y avoir parmi les germes sensibles, quelques cas de germes résistants.

Les médicaments vont tuer les germes sensibles et les germes résistantes peuvent persister. Première chose, nous avons des appareils pour tester le microbe, afin de voir s’il est devenu résistant. Si celui-ci est résistant, nous basculons le traitement sur la forme résistante. Une fois fait, et s’il s’est fait recontaminer par un germe sensible, on le remet en traitement de première ligne et guérit correctement.

Tout malade doit respecter les règles du traitement, les RDV, les horaires et les prises de médicaments. Quand vous prenez les médicaments après avoir mangé, ils ne pénètrent pas suffisamment dans le sang. L’absorption des médicaments ne se fait pas correctement dans le sang, or c’est le sang qui véhicule les médicaments. S’il ne va pas dans le sang, il ne peut atteindre le foyer, où se trouve le microbe pour le détruire. C’est pourquoi, il est demandé au malade de prendre les médicaments à jeun, et une heure après, il peut manger. Les malades qui respectent toutes ces instructions, ils guérissent de la tuberculose.

En Côte d’Ivoire, nous avons nos frères et sœurs de la sous-région, qui y sont depuis des années avec vous. Au cours du traitement, ces personnes se déplacent, se rendent dans leurs pays d’origine. Y a-t-il une coordination avec ces pays ?

J’avoue que ce n’est pas facile. C’est l’un des problèmes que nous avons parce que le malade, qui est sous traitement, lorsqu’il se rend dans son pays, il ne nous dit pas. Il n’informe pas le service qui le prend en charge. On ne sait pas s’il se rendra dans un centre de prise en charge de la tuberculose une fois arrivée. Sinon, il y a des réunions que nous organisons. D’ailleurs, nous sommes regroupés dans une coordination appelée le Réseau des programmes de lutte contre la tuberculose en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale.

Chaque année, nous tenons nos réunions, en décembre, à Cotonou (Bénin). Ce problème fut abordé avec les autres collègues pour qu’il y ait un système qui permette de capter les malades qui veulent se déplacer. Mais le malade, qui se veut de déplacer, s’il vient vous dire qu’il se rend quelque part, il n’y a aucun problème. Nous appelons le collègue de l’autre pays pour l’informer. Je dirai à 90% de ceux-ci vont sans nous informer.

S’il revient, on le remet encore en traitement. Il sera testé pour voir s’il a encore des germes sensibles, en insistant sur la mesure de respecter les règles. Par contre, s’il a une urgence de se rendre dans son pays, qu’il nous le dise. La tuberculose est une maladie contagieuse, et nous devons lutter pour que cette maladie soit maitrisée. Sinon, s’il y a un cas de tuberculeux dans un pays, l’extension risque de se propager rapidement parce que c’est une maladie contagieuse par voie aérienne.

Le malade déjà traité peut devenir encore tuberculeux

La tuberculose depuis des années est une maladie, qui s’associe au VIH/SIDA. Pourquoi les CAT exigent que tout malade fasse des examens de Vih/Sida d’abord?

La tuberculose est une vielle maladie, et elle existe depuis la création du monde. Alors que le VIH/SIDA est venu dans les années 1980. Il peut y avoir plusieurs cas de tuberculose. D’ailleurs, nous avons 88% de nos patients, qui ont sûrement la tuberculose, et qui ne sont pas associés au VIH. Nous avons que 12% des tuberculeux associés au VIH.

Cette co-infection n’est pas obligatoire, mais si elle existe, il faudrait alors la traiter. Sinon, ce serait peine perdue. Au niveau du VIH, le virus s’attaque au moyen de défense de l’organisme. De telle sorte que si vous traitez la tuberculose et sans prendre en charge le VIH/SIDA, il devient immunocompétent. Le malade déjà traité peut devenir encore tuberculeux. C’est pourquoi, il convient de toujours prendre en charge les deux maladies, et les traitées.

Quelle est la politique du gouvernement ivoirien pour éradiquer totalement la tuberculose en Côte d’Ivoire ?

Notre leitmotiv, c’est le contrôle. Parce que l’éradication de la tuberculose pour l’heure est impossible. Tant que nous n’aurons pas eu un vaccin efficace pour lutter contre la tuberculose. Tant que n’aurions pas eu des médicaments pour la prise en charge de courte durée comme le paludisme en 3 jours et enfin tant que nous n’aurons pas eu des tests diagnostiques en ambulatoire, c’est-à-dire que chacun fasse son test et savoir s’il a la tuberculose ou non. Si nous n’avons pas tous ces éléments cités, c’est difficile d’éradiquer la tuberculose. C’est pourquoi, nous parlons de contrôle de la maladie.

Ce que le pays fait. C’est de décentraliser les structures de prises en charges. C’est ainsi qu’aujourd’hui, nous avons 37 Centres antituberculeux (CAT), qui sont des prises en charge, où il y a des médecins et des outils performants. Hormis cela, il y a 380 petits centres éparpillés dans les départements et sous-préfectures du pays, qui font également la prise en charge, dirigés par des infirmiers et des diagnostics de la tuberculose.

Il y a aussi la mise à disposition du personnel que nous formons et l’équipement de ces structures. Nous devons aller chercher les malades, des centres existent, tout existe y compris la gratuité, mais il faut que les malades viennent. C’est pourquoi, nous organisons des campagnes de dépistage actif dans les endroits les plus reculés, où nous pensons qu’il y a potentiellement des malades. Les quartiers précaires, des camps de prières, des villages, des prisons, des endroits d’orpaillage etc, il faut y aller pour détecter ces malades.

 Réalisée par Magloire Madjessou

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