Alors que ce moment de jeûne appelle à la pénitence et au recueillement, une dynamique de fraternité inédite s’installe au cœur de nos quartiers et villes de la Côte d’Ivoire. Catholiques et musulmans s’engagent à transformer cette période de privation en un moment de partage et de charité. Au-delà des dogmes, ces deux communautés, en ce temps de jeûne commun, unissent leurs efforts pour venir en aide aux démunis. Reportage.
Mercredi 25 février 2026. Chaque communauté vit son jeûne dans le respect de ses traditions, en observant la période de privation, mais aussi en pratiquant la solidarité et le partage. Le jeûne vécu par les musulmans et les catholiques cette année s’inscrit dans un élan collectif, qui dépasse les pratiques individuelles.
Il est 17h30 chez la famille Timité. L’association Soti, formée par les familles Timité et Soumahoro, termine de ranger couverts et repas dans les moto-taxis garés dans la cour. Destination : le terrain de la mosquée Diabaté à Abobo Plaque 1 dans la commune d’Abobo.
Tout le monde est installé pour la rupture. Les membres de l’association s’activent pour le partage dans une belle ambiance. Pour ces deux familles musulmanes, le devoir de partage et de charité n’est pas qu’une simple recommandation, mais un principe profondément ancré dans leur identité.

« L’un des piliers de notre éducation est le partage. Pendant le Ramadan et même après, on reste dans cet élan parce que la charité est sacrée pour nous. C’est pourquoi nous avons mis en place cette association, pour pouvoir couvrir des jeûnes collectifs comme aujourd’hui et aussi faire des dons aux personnes dans le besoin », explique le fils Timité Issiaka, tandis qu’à ses côtés, des membres de l’association hochent la tête pour soutenir ses propos.
Une unité d’action
A Yopougon Ananeraie, la jeune Doriane Sio presse ses petites sœurs et amies de terminer rapidement les paquetages. Iles prennent la route de l’hôpital général de Port-Bouët 2. Nourritures et des accessoires pour bébé sont partagés aux nouvelles mamans. Les malades ne sont pas oubliés, ils reçoivent des vivres et un repas chaud.
Doriane est chrétienne catholique. Elle n’attend pas sa famille, elle prend des initiatives personnelles. « Pour ce temps de carême, je vais distribuer de la nourriture dans les hôpitaux, des kits sanitaires, des box pour les nourrices et faire quelques achats pour des veuves et des orphelins », nous confie la jeune femme, qui reçoit humblement les remerciements, les bénédictions et les prières.
Loin de mener des actions chacune de leur côté, les deux communautés initient des collaborations pour soutenir les plus fragiles ; une unité d’action, où l’on ne regarde plus la confession, mais uniquement la manière d’aider à combler un besoin.
Les croyants partagent tout au nom de la foi
Nous mettons le cap sur Port-Bouët, une commune d’Abidjan. La famille Dosso Souleymane, musulmane, a rejoint la cour des Tanoh Bienvenu, qui lui, est catholique pour ensemble procéder à la rupture du jeûne.
« Il faut une collaboration pour être encore plus efficace. Toutes les religions, même les non-croyants, soutiennent qu’on doit tous s’accepter sans faire de différence et avancer ensemble. Il ne faudrait pas se mettre à part, c’est le même Dieu que nous adorons », soutient le père de la famille Tanoh, habillé du même boubou que son ami et voisin Dosso.

Pour ces deux familles, le choix des personnes aidées ne repose sur aucun calcul. La solidarité ne devrait souffrir d’aucun parti pris ni d’aucun préjugé ; c’est pour eux une mission qui dépasse les étiquettes confessionnelles.
« On choisit les personnes sans distinction de religion, de quartier ou d’ethnie. Nous n’avons pas de critères. Il peut arriver qu’on cible un endroit ou des personnes spécifiques, peut-être un orphelinat ou des veuves d’un certain quartier, mais le plus important, c’est de pouvoir aider », explique le voisin Dosso.
Cet élan de générosité n’est pas le fruit du hasard ; il puise sa force dans les valeurs fondamentales de la foi. Il est 20h30 chez Clarisse Tuo. La soirée prend une belle tournure pour cette famille catholique. Les Diabaté leur font la surprise d’une visite à domicile, les bras chargés. Le fils Diabaté fait descendre de la voiture des vivres, des sacs de vêtements et de chaussures. Pour les Diabaté, famille musulmane, la générosité tire sa source des textes sacrés.
« Les Ansars, auxiliaires de Médine, ont partagé tous leurs biens avec les exilés Mouhajiroun qui avaient tout laissé derrière eux pour fuir. Ils l’ont fait par solidarité fraternelle parce qu’eux-mêmes, habitants de Médine, n’étaient pas si riches. Mais ce geste envers ces exilés a permis à leur communauté de ne pas s’effondrer », raconte-t-il.
C’est dans l’intimité d’un foyer précarisé que l’on mesure véritablement la portée de cette charité. Clarisse est la cheffe de famille. Elle n’est malheureusement pas encore mariée. Elle s’occupe toute seule de ses enfants, des enfants de sa sœur décédée et de sa mère.
« Ce qu’on nous donne nous aide beaucoup. Avec les prix qui augmentent partout, ces vivres vont nous servir de provisions pour le mois. Quand je vois les gens venir nous aider, je me dis que je peux dormir un peu plus tranquille ce soir, parce que ce n’est vraiment pas facile pour moi avec toutes ces charges », commente Clarisse.
Réaction des religieux
L’Imam Diarrassouba Yao Mamadou, de la mosquée Al Imane de Koumassi Remblais, explique ce que représente la notion de sadaqa (charité volontaire) chez la communauté musulmane en ce temps de Ramadan.
« Ne serait-ce que donner de l’eau à boire à un jeûneur nous donne tout de suite l’occasion d’obtenir les bénéfices des mérites de son jeûne, sans rien enlever aux siens. C’est pourquoi, pendant cette période, la charité et la générosité sont encore plus encouragées », explique l’imam.
En plus de ses liens avec de nombreux pasteurs et prêtres, l’imam a reconnu ne pas encore formalisé ce voeu. Toutefois, il compte prendre des initiatives avec des amis prêtres pour venir en aide à des personnes, qui sont dans le besoin.
Le père Thierry Michel Mobio, curé de la paroisse saint Timothée cité Eeci de Yopougon, explique le sens du carême catholique. « Le Carême c’est une marche vers la fête de Pâques. C’est un temps de préparation qui nous conduit à la fête de Pâques. Carême pour désigner les 40 jours». Cette période repose sur trois piliers indissociables : « la prière, le jeûne et le partage ».
La solidarité durant ce temps de pénitence s’exprime par des actions concrètes, parfois au-delà des frontières de la communauté catholique. Le prêtre mentionne notamment le soutien apporté à des frères musulmans, cette année à un imam, qui s’occupe de malades mentaux.
Esther Ahoua (Stagiaire)









































« 2020 a été proclamée l’année de «Faire taire les armes sur le Continent». Comment réussir cette prouesse dans un continent aux prises avec des phénomènes prégnants tels que le terrorisme, les conflits intercommunautaires, les crises pré et post électorales ou encore les différends entre Etats ? En agissant de manière concrète sur tous ces sujets et leurs causes profondes, en se donnant les moyens politiques, militaires et diplomatiques, le pari de faire taire les armes pourrait être gagné.»